Témoignage : « ‘Les paillasses pour officiers’ : tout personnel féminin portant l’uniforme »

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Les violences verbales, morales, physiques et à caractère sexuel ne datent pas d’hier au sein des armées. Elles ciblent principalement des femmes, mais pas seulement. Ne croyez pas non plus que les violences sexuelles faites aux hommes relèvent uniquement de bizutages qui tournent mal. Il y a eu récemment des cas d’hommes harcelés sexuellement par un homme, et d’autres par une femme. Ils ont été traités rapidement, et les victimes n’ont pas été mutées ou encouragées à partir. On ne peut que s’en féliciter et espérer qu’à présent les victimes, quand il s’agira de femmes, auront droit aux mêmes égards que leurs camarades masculins harcelés.
Bientôt à la retraite, j’ai décidé de retracer mon parcours, surtout pour tenter d’expliquer comment peuvent exister l’autocensure, le manque de solidarité féminine, le fonctionnement du groupe, celui de la hiérarchie. Je reprends tout, depuis mes origines familiales (militaires et violentes déjà) qui ont influencé mon choix de métier mais également conditionné mes réactions, une certaine passivité, un fatalisme commun à beaucoup de femmes dans mon cas, la féminisation, qu’on redécouvre sans cesse… Cette écriture dans laquelle je me suis lancée est une bonne thérapie car les dernières violences subies sont récentes.
De ce parcours, je ne suis encore qu’aux premières années, mais les souvenirs remontent sans avoir à forcer la mémoire. Merci pour votre livre qui a été un bon déclencheur pour moi.

« Comme si vous étiez une vache ou une jument « 
La vie militaire, c’est le sport, avec le regard insistant des hommes sur nos seins à la piscine, avec leurs mains sous nos fesses pour le grimper de corde. C’est le stand de tir, « j’te mettrais bien une cartouche », « tu veux voir mon calibre ? ». C’est l’heure du déjeuner, huit filles qui plongent le nez dans leur plateau, entourées de plusieurs centaines d’hommes. Que l’une d’elles ose seulement un rire, même discret, et tous les visages se tournent, accompagnés de quolibets. La vie militaire, ce sont les paris que les hommes font entre eux, dont les femmes sont l’enjeu et l’objet. La vie militaire, c’est un bon de saillie signé et déposé dans votre case-courrier, comme si vous étiez une vache ou une jument. La vie militaire, c’est un énième collègue qui entre « par erreur » dans le vestiaire des femmes dont la serrure a opportunément disparu. La vie militaire c’est aussi, sur les téléimprimeurs, la longue liste des victimes de l’attentat du Drakkar, une liste que l’on relaie des dizaines de fois, deux jours durant, avec des larmes plein les yeux. Douloureux armistice qui fait se resserrer les rangs et cesser pour un temps l’indignité.

« Quartier réservé aux PPO »
Les grandes chambres où nous logeons faisant des envieux, nous sommes relogées dans le bâtiment des sous-officiers masculins, au rez-de-chaussée, ce qui nous interdit de fait d’espérer dormir la fenêtre ouverte, même par grosse chaleur. Non seulement il n’y a pas de volets, mais les chambres donnent soit sur la caserne, soit sur une ruelle déserte où la seule habitation est…une autre caserne.
Le premier jour, je m’interroge sur la belle pancarte qui orne notre portion de couloir, « Quartier réservé aux PPO ». C’est sans sourciller qu’un sergent m’explique que PPO signifie « paillasses pour officiers », en d’autres termes, tout personnel féminin portant uniforme.

L’armée, qui nous parait si figée, s’ébroue tout d’un coup. Voilà que sont décidées tour à tour la possibilité pour les filles de faire leur service militaire, la mixité de la formation des sous-officiers de l’armée de terre et la fermeture de l’école interarmées où j’ai fait mes classes. Pour la première fois, j’entends parler de féminisation des armées. Cela me choque, c’est comme si, jusqu’à présent, il n’y avait pas eu de femmes dans l’armée.
Confusément, je sens que quelque chose est en train de changer, qui aura un impact sur ma vie professionnelle. Avec ces changements, que va-t-il advenir de nous ? Nous différons de nos camarades masculins par le statut, la formation, la solde, les obligations et les responsabilités… Ces femmes, qui seront leurs égales, quelle place vont-elles nous laisser ?

 « Je suis désormais chasse gardée »
Dans notre cellule, c’est également à la mixité que nous allons être confrontées, car voilà que l’arrivée d’un homme est annoncée. C’est une grande nouvelle qui suscite pas mal d’interrogations, notre spécialité étant quasi exclusivement féminine.
Je suis choisie pour faire équipe avec lui. Marié et père de deux jeunes garçons, c’est un homme sympathique qui vient du terrain et a demandé cette affectation pour convenances personnelles. Je comprends à demi-mots que son épouse ne supportait plus ni les longues absences dues aux manœuvres, ni la succession des mutations dans les régiments de l’Est. Énorme avantage pour moi, plus un seul homme ne se permet une réflexion déplacée. Non qu’il soit si impressionnant physiquement, mais on estime que je suis désormais chasse gardée, et mieux vaut attendre de voir avant de marcher sur les plates-bandes d’un garçon qu’on ne connait pas.

Marie (nom d’emprunt)

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